Événement
Solidarités : le modèle français à l'heure de vérité
3 avril 2026 · YourVoice
Au congrès de l'Uniopss, les acteurs du secteur ont dressé un constat sans détour : la solidarité tient encore, mais le modèle qui la porte ne tient plus. Entre engagement citoyen, désengagement public et montée des logiques marchandes, l'heure n'est plus à l'ajustement mais à la transformation.
Une solidarité vivante… dans un cadre qui s'essouffle
Les 31 mars et 1er avril 2026, le congrès de l'Uniopss a réuni à Paris l'ensemble des acteurs des solidarités autour d'une question simple en apparence, mais redoutable dans ses implications : comment faire évoluer notre modèle social sans en trahir les fondements ?
Très vite, un constat s'est imposé. La solidarité en France ne disparaît pas. Elle est même toujours aussi vivante. Dans les associations, sur les territoires, dans les engagements du quotidien, elle se réinvente sans cesse. Mais en parallèle, le cadre qui l'organise montre des signes d'épuisement de plus en plus visibles.
Le bénévolat, pilier mais pas solution miracle
Florence Gérard, présidente de La Mie de Pain, a rappelé que le bénévolat repose d'abord sur un geste simple : reconnaître l'autre. Donner du temps, recréer du lien, restaurer une dignité.
Yann Lasnier, délégué général des Petits Frères des Pauvres, y voit aussi un espace rare de mixité sociale, où des individus qui ne se rencontreraient jamais construisent du commun.
Mais derrière cette force, une mise en garde partagée émerge : le bénévolat ne peut pas être la béquille d'un système qui se désengage.
« Ça ne tient plus » : le cri d'alerte
Claire Hédon, Défenseure des droits, a posé les mots qui résument l'état du système :
Ça ne tient plus.
Elle décrit une réalité où les droits existent, mais deviennent inaccessibles. Des démarches trop complexes, des services trop éloignés, des publics qui renoncent. Quand les droits ne sont plus effectifs, c'est la promesse républicaine elle-même qui vacille.
Un secteur devenu indispensable, faute de stratégie publique
Daniel Goldberg, président de l'Uniopss, a élargi le diagnostic en pointant une fragilité politique. Face à des politiques publiques instables et à une absence de vision d'ensemble, il alerte :
Sans les associations, la France perdra le combat.
Les associations ne sont plus seulement des partenaires : elles sont devenues des piliers. Un rôle qu'elles assument, mais qui ne peut reposer uniquement sur elles.
Une société fracturée, mais pas désengagée
Les interventions de Vincent Jarousseau et Pascal Cordier ont rappelé la profondeur du sentiment de déclassement et d'abandon dans une partie de la population.
Pourtant, Matthieu Angotti, inspecteur général des affaires sociales, propose une lecture plus nuancée : nous assistons moins à une disparition du collectif qu'à sa transformation. Christophe Robert, délégué général de la Fondation pour le Logement des Défavorisés, le confirme : l'engagement est toujours là, mais il change de forme.
Le problème n'est pas l'absence de collectif, mais notre incapacité à l'organiser.
Le risque d'une solidarité à deux vitesses
La question économique a traversé l'ensemble des débats.
Roland Janvier a dénoncé avec force la marchandisation du social, allant jusqu'à parler de « faute morale » lorsqu'il s'agit de tirer profit de la vulnérabilité. Benoît Hamon a, lui, mis en garde contre une dynamique déjà à l'œuvre : la progression des acteurs lucratifs dans des secteurs essentiels.
À terme, le risque est clair : une solidarité réservée à ceux qui peuvent payer.
Innover sans se renier : la ligne de crête
Dans ce contexte, Anna Sauri Lopez, présidente de l'Uriopss Auvergne-Rhône-Alpes, apporte une voix essentielle. Elle rappelle que le modèle non lucratif ne se définit pas seulement par l'absence de profit, mais par sa finalité : répondre à des besoins humains complexes, souvent invisibles.
Mais elle refuse une posture défensive. Le secteur doit évoluer, innover, se transformer sans perdre son âme. Cela suppose de repenser les modèles économiques, tout en maintenant des principes non négociables : gouvernance désintéressée, absence de captation de la valeur, primauté de l'intérêt général.
Rendre visible pour reconstruire du collectif
L'intervention de Thomas Jolly, directeur artistique des cérémonies des Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024, a offert un éclairage précieux. Son constat est simple : ce qui est montré existe, ce qui est reconnu rassemble.
En donnant à voir la diversité, en permettant à chacun de se reconnaître dans un récit commun, il est possible de recréer de l'unité. Une leçon directement transposable aux solidarités, encore trop invisibles dans l'espace public.
Transformer ou subir
Au terme de ces deux jours, une évidence s'impose. Le problème n'est pas le manque d'engagement. Le problème, c'est le modèle.
Un modèle encore trop vertical, trop rigide, trop invisible, face à une société devenue plus horizontale, plus mobile, plus exigeante. Le congrès de l'Uniopss marque ainsi un point de bascule. Il ne s'agit plus de corriger à la marge, mais de transformer en profondeur.
Une question désormais politique
La solidarité est toujours là. Les solutions existent. Les acteurs sont mobilisés.
Reste une question, désormais centrale : qui prendra la responsabilité de construire le modèle de solidarité de demain ?