Événement

Mesure de l'impact : le secteur associatif face à ses contradictions

28 avril 2026 · YourVoice

Paris, lundi 13 avril. Dans l'hémicycle du Conseil économique, social et environnemental, plus de mille personnes ont débattu d'une question qui redéfinit le monde de l'économie sociale : comment prouver qu'on fait vraiment du bien ?

Il est à peine 9h30 et l'hémicycle du CESE est déjà plein. Dans cette salle aux allures de parlement miniature, d'ordinaire réservée aux grandes consultations institutionnelles, quelque chose d'inhabituel se passe : une foule hétéroclite, chercheurs, directeurs d'associations, représentants gouvernementaux, investisseurs à impact, s'installe, carnet en main. L'événement a été organisé par le groupe SOS. Le sujet : la mesure de l'impact social.

Dès l'ouverture, le ton est donné par Jean-Marc Borello, fondateur et patron du groupe SOS, dont les chiffres donnent le vertige : 2,2 milliards d'euros de chiffre d'affaires, 25 000 collaborateurs. L'homme parle sans fioritures : « Nous sommes jugés à l'aune de ce que nous sommes capables de changer dans la vie des gens. » Une phrase simple, presque évidente. Mais derrière elle, une révolution silencieuse est en marche.

De la bonne intention à la preuve par les chiffres

Pendant des décennies, il suffisait d'affirmer qu'on « faisait du bien ». Les associations se réclamaient de valeurs, les entreprises de leur responsabilité sociale, les pouvoirs publics de leur mission de service. Aujourd'hui, ce discours ne passe plus.

Financeurs, partenaires institutionnels, grand public : tout le monde réclame des preuves. Des indicateurs. Des résultats mesurables. Cette exigence nouvelle irrigue chacune des tables rondes de la journée, et elle est loin de faire l'unanimité.

Arthur Gauthier, chercheur à l'ESSEC, résume le paradoxe avec précision : « On ne se contente plus de bonnes intentions… mais on a parfois des exigences disproportionnées par rapport aux moyens des associations. » Dans la salle, des hochements de tête. La mesure d'impact, cet outil censé éclairer l'action, peut vite se transformer en machine bureaucratique : reporting interminables, indicateurs imposés de l'extérieur, temps passé à documenter plutôt qu'à agir sur le terrain.

Frédéric Mazzella, fondateur de BlaBlaCar et de DIFT, invité à l'événement, lâche une formule qui fera mouche :

Tout ce qui compte ne peut pas forcément être compté, et ce que l'on peut compter ne compte pas forcément.

La phrase résonne dans l'hémicycle comme une mise en garde.

Le piège de la complexité

Le parallèle avec la CSRD, cette directive européenne qui oblige les grandes entreprises à rendre compte de leurs impacts environnementaux et sociaux, s'impose naturellement. Au départ perçue comme une contrainte administrative, elle s'est progressivement muée en levier de transformation pour les organisations qui avaient les moyens de s'y atteler.

Mais le mot-clé est là : « les moyens ». Car ce que la journée met en lumière avec une clarté désagréable, c'est l'asymétrie profonde entre grandes et petites structures. Les premières peuvent mobiliser des équipes entières, développer des outils sophistiqués, absorber la complexité. Les secondes, souvent les plus proches du terrain, les plus ancrées dans les réalités de la grande précarité ou de l'exclusion, n'en ont tout simplement pas la capacité.

Le risque, pointé par plusieurs intervenants, est cruel : à force de vouloir mesurer l'impact, on pourrait exclure précisément ceux qui en ont le plus.

Un modèle économique sous tension

La table ronde consacrée au secteur associatif met à nu une transformation plus profonde encore. Le modèle traditionnel des associations, subventions publiques stables, liberté d'action, ancrage local, s'érode. À sa place s'installent les appels à projets, la logique de marché, la concurrence entre acteurs.

Sofiane Kherarfa observe cette évolution avec une lucidité inquiète : « On cherche de plus en plus des gestionnaires. » La formule est courte, mais elle dit tout. Les associations ne sont plus seulement attendues sur leur utilité sociale ; elles doivent gérer, optimiser, rendre des comptes, se vendre.

Jean-Marc Borello ne cherche pas à adoucir le constat : « Il n'y a pas une entreprise, quelle que soit sa forme juridique, qui peut dépenser plus que ce qu'elle gagne. » C'est une évidence. Mais il en tire une conséquence que beaucoup préfèrent ne pas formuler : « Quand les comptes sont déséquilibrés, on est prêt à vendre son âme à n'importe qui. »

Derrière la question financière, c'est donc une question d'indépendance, et de valeurs, qui se pose.

Qui décide de ce qui mérite d'être financé ?

C'est peut-être la question la plus dérangeante de la journée, et elle occupe toute une table ronde. Avec la montée en puissance de la philanthropie privée et de l'investissement à impact, le financement du bien commun échappe progressivement à la décision démocratique.

Arthur Gauthier le formule sans détour : « L'État délègue une partie de ce choix aux acteurs privés. » Les financeurs ne se contentent plus de mettre des fonds à disposition : ils orientent, ils sélectionnent, ils influencent les priorités du secteur. Certaines causes, visibles, médiatiques, facilement « mesurables », captent l'attention et les ressources. D'autres, moins photogéniques, risquent d'être reléguées.

« Quels risques prend-on à financer des sujets non sexy ? La grande précarité, la grande exclusion ? », interroge un intervenant. La question reste suspendue dans la salle.

Sofiane Kherarfa nomme ce nouveau fardeau une « charge éthique » : accepter ou refuser un financement est devenu, pour les associations, un acte politique à part entière.

Revenir à l'essentiel

Alors que la journée touche à sa fin, une idée simple revient, portée par plusieurs voix. Pascal Andrieux l'exprime avec sobriété : « La mesure d'impact doit être un outil stratégique, pas une contrainte. »

Un outil. Pas une fin en soi. Pas un rituel de conformité. Un instrument au service d'une question fondamentale, trop souvent perdue dans les méandres du reporting : qu'est-ce que cela change, concrètement, dans la vie des gens concernés ?

Car au fond, c'est à eux que tout devrait revenir. Leurs expériences, leurs témoignages, leur réalité quotidienne : voilà ce que la mesure d'impact devrait s'efforcer de capturer, et ce qu'elle risque le plus souvent d'ignorer.

En sortant de l'hémicycle, la conviction s'impose que ce sommet n'a pas tranché le débat. Il l'a ouvert. Ou plutôt, il a rendu visible une tension qui traverse tout le secteur : entre l'exigence légitime de preuve et le risque de réduire la complexité humaine à des indicateurs. Entre la rigueur nécessaire et la bureaucratie stérile.

La vraie question, mesure-t-on ce qui est facile à mesurer, ou ce qui compte vraiment, n'est pas technique. Elle est politique. Et personne, ce lundi-là au CESE, n'avait de réponse définitive à lui apporter.


Le Sommet de la mesure de l'impact était organisé par le groupe SOS, en partenariat notamment avec l'ESSEC.

Les grandes décisions commencent toujours par une conversation.

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